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Allongée sur un divan, Clara Dornois a la robe coincée sous la jambe d'un homme qu'elle ne pourra plus considèrer comme un ami. Aucune technique permettant d'échapper aux étreintes non agréées, ne semble, pour le moment, appropriée.

Au temps où l'expression „société civile" était à la mode, Edgar Dunabis avait refusé,  un portefeuille ministériel, en proclamant son mépris pour les politiciens. Ce qui ne l'empêcha pas d´apporter son aide au gouvernement, par le biais d'initiatives contre le chômage, et pour l'intégration des jeunes immigrés.

Il sourit, sans cesser d'entortiller l'unique bretelle de la robe. Cette fraction de seconde suffit à Clara pour lui envoyer un coup de genou là où les hommes sont particulièrement sensibles, tout en le projetant par-dessus le canapé. A son arrivée, elle avait posé, sur un coussin du même rouge que sa robe, une gourme de satin, sertie de diamants. Elle s´en empare. Tant pis pour le châle andalou.

Elle se dirige vers la porte séparant le vestibule d'un salon orné de boiseries ciselées. Edgar Dunabis la rattrape. Passant d'un groupe de fauteuils à un couple de canapés, elle renverse des meubles, saute par-dessus des guéridons.

 

       „Tu avais des idées précises, en m'attirant ici.

          - Mademoiselle voulait des millions ! Et qui devait casquer?

          -C'est toi qui t´es proposé.

          -Il suffit d'ouvrir un magazine, pour te voir en compagnie

          de Abdel-je-ne-sais-quoi, ou Fazent.

          -Ou encore avec toi.

          -Je ne suis ni prince du désert, ni futur héritier d'une banque!

          -Tu n'as rien à leur envier."

 

Clara effectuait des petits pas vers la porte. Edgar s'en est aperçu.

 

          „Si tu sautes par une fenêtre, je libèrerai le chien. Il te prendra pour une voleuse.

         Tu sais ce que j'ai comme chien?

          -Je n'en ai rien à...

          -Il est tout noir. Il te rattraperait avant que tu aies fini de traverser le jardin." 

 

Il appelle ainsi le parc de cette gentilhommière de Vaucresson, où il  habite seul. Il tient à faire savoir que ses domestiques rentrent chaque soir chez eux, après avoir travaillé exactement huit heures, comme les employés de son usine de meubles.

 

Clara avait perdu ses sandales. Elle, les remet, puis se déchausse, avec des gestes d´envoûteuse. Edgar s'approche. Elle s'installe sur un divan. On dirait qu'elle vient d'arriver: quelque peu ébouriffée, mais avec un demi-sourire. Elle espère des excuses, qui ne viennent pas. Elle réclame un verre d'eau.

 
„Tu sais où se trouve le frigo."

 

Elle doit passer devant lui, ce qui suffit pour justifier une telle réponse. Elle vient se dandiner à moins d'un mètre de lui. Il pourrait de nouveau se jeter sur elle.

 

          „Toujours mieux qu'un chien.", pense-t-elle.

 

La première fois qu'elle avait vu Edgar Dunabis, à Milan, dans les salons du couturier Gavino Renzi, elle avait noté une pointe de dureté dans le vert de son regard.

 

          „Edgar dessinera les meubles de ma villa, sur le lac de Garde." fanfaronnait Renzi.
fanfaronnait Renzi.


         fanfaronnait Renzi.

 

Edgar, au profil de monnaie antique, ne voyait Clara que trois fois par an, aux défilés de la maison Renzi, en Europe, ou ailleurs. Tout en faisant partie du cercle des intimes du couturier, il ne perdait jamais une occasion de préciser qu'il n'était pas homosexuel. Comme si son regard sur les autres  filles ne suffisait pas!  Puis, Clara se mit à accepter ses invitations à dîner ou au théâtre, mais seulement à Paris. Il venait la chercher au bas de son immeuble, rue des Carmes.

 

Elle ne l'a jamais invité à monter chez elle. Et c'est la première fois qu'elle vient à Vaucresson. Histoire de le remercier: en quatre ans, il ne lui avait jamais demandé d'y venir, pour “un dernier verre”.

 

Edgar est veuf. Sa femme fut emportée par un cancer, il y a six ans. Leur bonheur en avait duré autant.

 

La cuisine est à l'américaine avec, au centre, un plan de travail pouvant servir de bar. Elle aurait la taille du salon, si deux des parois ne se terminaient en coque de gondole. Quelques heures auparavant Clara y avait suivi Edgar, dans le dessein de l'aider. Mais les victuailles avaient été préparées par Ida, la gouvernante-cuisinière, avec autant de chauffe-plats et coupelles de caviar sur lit d'algues. Il ne manquait que des glaçons, pour  le seau à champagne. En ouvrant le frigo, Clara avait remarqué, parmi d´autres provisions, quatre immenses steacks, crus, sur un plateau d'argent.

 

          „Pourvu que ce ne soit pas pour moi.

 

Elle ne mange plus de viande bovine, depuis l'affaire de „la vache folle", en dépit des garanties et promesses de bouchers et hommes politiques:

 

          „Qu'y a-t-il au menu?

          -Du poisson. Moi non plus, je ne mange plus de boeuf depuis plus

          d'un an. Comme j'aimais ces entrecôtes avec l'os en -T-!

          -Et moi donc!

          -Maintenant, elles sont réservées au chien."

 

Clara n'avait pas poursuivi l'interrogatoire, pour éviter de philosopher sur l'alimentation des animaux, la faim dans le monde, le blocus de Grozny, Sarayevo, la Corée du Nord, etc...

 

Edgar lui sert un verre d'eau. Tout en buvant, elle le surveille. Il retourne se tenir dans l'encoignure de la porte.

 

          „Tu as de l´aspirine?

          -Je crois.

          -Va m´en chercher. Je ne m'enfuierai pas. Après quoi, nous

          parlerons."

 

Elle capte, dans ses yeux autant de douceur que pendant leur dîner aux chandelles, mais point de remords. Elle serait prête à tout oublier, sauf la menace de lâcher le pit-bull.

 

          „Rien ne prouve que si je consentais à coucher avec lui, il ne

          voudrait pas y faire participer son chien. Quand on leur sert des           T-Bones.à la texane..."

 

Elle attend de l'entendre gravir l'escalier de parade, avant d'ouvrir un tiroir d'où elle l'avait vu prélever un torchon. Elle en fait autant, revient au frigo, prend un steack, l'y enveloppe et tend l'oreille. Edgar doit être en train de chercher les comprimés, ou de concocter quelque poison.

 

          „Surtout pas de vin: la cave en est pleine.", avait-il recommandé cet

          après-midi, en lui rappelant le rendez-vous.

 

Il s'était plaint de n'avoir pas eu, de toute la semaine, le temps de venir à Paris. Après ses rencontres d'affaires, il se serait rendu à un bazar tunisien du Quartier Latin:

 

          “O y vend des lames de rasoir démodées, mais idéales pour l'engin,

          également hors de course, que j'utilise."

 

Edgar est né en Tunisie où son père y dirigeait un organisme d'état. La famille était rentrée en Métropole, pour cause d'indépendance. Edgar n'avait pas encore l'âge de se raser, mais son père adorait ces lames importées d'Egypte.

 

Clara était allée les acheter et lui avait remis, dans la voiture, un paquet en  contenant douze petites boîtes. Dès leur arrivée  à la villa, Edgar l'avait déposé sur une étagère de bibliothèque, près du grand escalier.

 

          „Pourvu qu'il y soit encore!"

 

Elle s'aventure dans le salon, aperçoit le paquet, l'ouvre, se sert, le referme et regagne la cuisine. Elle en vide deux boîtes et ôte les chemises de papier fin qui protègeaient les lames. Elle en farcit, pêle-mêle, l'épaisse tranche de viande.

 

Quand Edgar reparaît, elle a fini de réemballer le steak, et de l'introduire dans sa pochette de soirée vermeille, à peine plus grande que celles des Merveilleuses de jadis, sous les portiques du Palais-Royal!

 

Elle exige d´ouvrir la plaquette d'aspirine. Il n'est pas mortel d'en avaler une ou deux, même en l'absence de migraines. E lle s'en acquitte, sans eau. Après quoi, elle rentre au salon, où elle reprend son châle, aux franges interminables, puis s´avance vers le vestibule.

 

          „Tu seras mienne, ou  je t'offrirai au chien. Il adore les

          mûlatresses."

 

Elle tourne la clé de la porte en bois brun vitré. Mais Edgar n'est plus derrière elle. Une des portes de la cuisine, donne sur le „jardin". Avec ses talons pointus, elle ne pourra pas courir très vite sur les dalles de l'allée principale. Elle les enlève et plaque sous les aisselles, en priant pour ne rencontrer aucune épine, ni caillou pointu.

 

Il y a un bruit de pas sur le gravier qui contourne les pelouses de la villa, puis un halètement, tout autre qu'humain, entrecoupé par le sifflement d'une chanson. Mais  Edgar et son chien, sûrement tenu en laisse, sont encore un peu loin.

 

Elle saute les cinq marches d'accueil, et galope, comme si elle venait d'entendre la détonation d'un revolver olympique. Elle n'a pas oublié d'extraire du sac le torchon sanglant, ni de jeter celui-ci au-devant des marches. Une fois détaché, le chien ne pourra pas s'empêcher d'aller le renifler.

 

          „J'espère."

 

Le portail en fer est vite rejoint: le parc s'ouvre en ellipse vers les ailes de la maison. Elle se retourne. Le chien s'attarde sur le torchon. Edgar le houspille. La bête fonce. Clara jette le „steak farci", qu'elle avait, au risque de se blesser, roulé le plus serré possible, puis entreprend de battre ses propres records des années de lycée. Alors, après chaque compétition, les professeurs de gymnastique se relayaient auprès de sa mère, pour l'exhorter à la laisser entreprendre une carrière d'athlète.

 

Les battants laqués de noir résistent. La grille doit être dotée d'un système permettant de l'ouvrir de l'intérieur, grâce à un bouton électrique, dissimulé dans la guérite du gardien ou ailleurs. De dehors, il faut disposer d'une carte magnétique. Clara bondit vers la loge. Celle-ci est flanquée d'une seconde porte, plus étroite. En tâtonnant le long d'une rembarde, elle trouve une clé dont la taille pourrait convenir à la serrure du portail. Par deux fois, elle échoue dans la tentative de décrocher cette dernière.

 

Avant le dîner, Edgar jurait qu'il n'engagerait plus de gardiens.

 

          „Le dernier, licencié il y a quelques mois, profitait de mes absences

          pour recevoir des filles. Il s'appelait Guy Amok et se disait champion

          de France de catch. Parfois, j'avais l'impression qu'il m'épiait."

 

S'il n'était pas occupé à essayer de recracher la dizaine de lames egyptiennes qui lui déchirent la gueule et l'oesophage, le pit-bull serait déjà sur Clara. Elle risque un coup d'oeil. Il a cessé de s'agiter. Recroquevillé, il gémit, la tête au ras du sol. A présent, c'est Edgar qui s'adonne au sprint.

 

Clara quitte le portillon, contourne le chien et retourne à la villa.

 

          „Qu'as-tu fait à Turbo?

          -Tu ferais mieux d'appeler un vétérinaire.

          -Tu es encore plus salope que je ne pensais."

 

Il semble hésiter entre la rattraper et porter secours à son complice. De nouveau dans  le vestibule, Clara referme la porte à clé, et court verrouiller celle de la cuisine, ainsi que la seule porte-fenêtre ouverte, parmi les trois qui donnent sur une terrasse, dans la partie arrière du jardin. C'est de là que, pendant le repas, elle avait admiré un rideau d´érables.

 

Auparavant, Edgar l'avait emmenéé visiter un labyrinthe de verdure, qu'il se vantait d'avoir composé. Elle avait refusé de s'y aventurer: il y faisait sombre. En outre, elle a toujours détesté ce genre de parcours. Souvenir de vacances d'été, chez des amis de ses parents, à Malte, quand elle avait cinq ans. Les versions latines, avec leurs histoires de Minotaures et autres chimères, allaient renforcer une telle aversion.

 

Edgar fait le tour de la maison, frappant sur les vitres et tirant sur les poignées de portes. Le tout ponctué d'imprécations et de supplications. Il n'y a guère tapage, quand les voisins les plus proches sont à cinq cents mètres à la ronde.

 

Clara saisit le téléphone. Pas de réponse au numéro des pompiers, même au bout de cinq minutes. Elle n'a pas son agenda, trop gros pour la gourme. Or, depuis l'introduction des numéros à huit chiffres, elle en oublie toujours deux, au milieu ou en queue de liste. Quand elle ne les intervertit pas! En voici un, au balcon de la mémoire! Elle pianote.

 

          „Le numéro que vous avez demandé...."

 

Elle jette le combiné. Edgar vient de rentrer, par une fenêtre de l'étage. Il dit qu'il y avait trois échelles dans la remise du jardin.

 

          „Tu paieras pour la mort de Turbo."

 

Sa voix est méconnaissable:

 

          „Aurais-tu goûté à son festin ?", ironise Clara en regagnant la

          cuisine. Ayant trouvé le tiroir aux couteaux, elle en choisit un qui

          semble avoir été fait pour découper les fameux steaks."

 

Avec son mètre-quatre-vingts, elle passe pour une géante, mais Edgar la domine d'une tête. Et il s'est, depuis quelques mois, lancé dans la musculation à outrance. L'infrastructure  de sa salle d´entraînement pourrait équiper un club. Auparavant, il était  bien bâti et délié. Quelques mois plus tard, ses biceps se mirent à gonfler, puis devinrent ligneux. Dans leurs moments de taquineries, Clara éprouvait de moins en moins de plaisir à le caresser. Il avait beau répondre non à toute question sur les anabolisants, une certaine agressivité et ses yeux injectés de sang constituaient autant d'indices.

 

La porte est loin. Le comptoir-bar, contre lequel Clara est appuyée, lui fait mal au dos. Il suffirait à Edgar d'avancer, pour lui briser la colonne vertébrale. Elle se voit, à moins que ce ne soit un rêve, en train de propulser le couteau en direction du ventre d'Edgar Dunabis.

 

          „Drôle de façon d'inaugurer un mois de mai!"

 

Elle s'agenouille. Il se fige, s'attendant à ce qu'elle cède. Elle glisse sous le plan de travail et sort, à reculons et tête baissée, du côté opposé. Ensuite, elle ouvre l'unique fenêtre de la cuisine, en enjambe le rebord, se retrouve sur une contre-allée de gravier. Retraversée du parc, en contournant de nouveau le cadavre du chien et luttant contre l'envie de vomir.

 

Ayant encore échoué dans la tentative d'ouvrir le portillon, elle escalade la grille: deux mètres de haut, moitié plaque de fer vernie de noir, moitié pointes de lances dorées, avec le risque de s'empaler ou de se fouler les chevilles à l'atterrissage.

 

Elle reconnaît la route  par laquelle Edgar avait bifurqué, débouchant, comme par surprise devant chez lui. Il va falloir longer une avenue qui a des allures de bosquet. Il n'y fait pas trop noir: la lumière des lampadaires est seulement tamisée par les frondaisons des marronniers. 

 
 26 février 2006 Les filles de Shiva (suite)

A un carrefour avec priorités giratoires, elle doit se placer sous les panneaux, pour pouvoir déchiffrer les directions. Même le jour, ils sont sales, ou ont des couleurs mal contrastées. Ayant lu, elle revient sur l'îlot encerclé de béton, mais sans gazon, de cette clairière. Vingt minutes passeront avant qu'elle n'aperçoive les phares d'une voiture allant en direction de Paris.

 

Pas besoin de lever le pouce: la limousine noire s'arrête. Elle est occupée par un couple. Ils sont très blonds et en habits de cocktail. Le levier de sûreté de la portière arrière n'est pas abaissé.

 

           „Ils viennent peut-être de déposer quelqu'un.", pense Clara.

          

Sans attendre qu'on l'y invite, elle entre et verrouille la portière.

 

           „Bernard Dahl. Et ma femme, Monique.

           -Tina Ramsey. Vous allez à Paris?"

 

Pas tout à fait, mais ils pourraient.

 

           „Jusqu'à la première station de taxis, ça ira.„

 

Ils devaient être bavards avant de la prendre en charge, et n'ont guère l'intention de renoncer à ce plaisir. Ils ressassent des impressions et mots de la soirée qu'ils viennent de passer, à Louveciennes, chez une certaine Eliane de Marsage. L'élégance de Monique a dû écraser celle de toute autre femme. Sa robe de taffetas vert, pour le peu que Clara aura pu en voir, est un chef-d'oeuvre. A en juger par la longueur de sa nuque, barrée de feuilles d'or tressées et des centimètres d'épaules qui dépassent du dossier de son siège, elle  paraît grande. Le mari, un peu moins, ou alors il se tient mal. Ils semblent appartenir à la même tranche d'âge, la trentaine.

 

           „Dahl...C'est norvégien.„ pense Clara, en souvenir d'un journaliste de Bergen, qui l'avait interviewée, il y a deux ans. Elle avait même eu droit à une déclaration d'amour. Il ne lui avait pas tenu rigueur de l'avoir éconduit. Elle reçoit encore de ses nouvelles.

 

Les époux Dahl n'ont pas demandé à Clara ce qu'elle faisait au bord de la route à une heure pareille. Mais elle sait qu'ils n'échapperont pas à l'envie de deviner: pute ou fiancée larguée par son compagnon? Epouse enfuie d'une soirée après une scène de ménage? Danseuse cubaine tombée exprès de l'estafette qui la transportait avec ses compagnes de troupe, avec l'intention de requérir l'asile politique?

 

           „Certains sont prêts à se montrer agressifs si vous refusez d'entrer

           dans leur film."

 

Dès l'âge de treize ans, à cause de sa précocité physique, Clara eut à répondre, plusieurs fois par jour, qu'elle n'était pas danseuse. Puis ce fut la période des „sûrement une basketteuse..." Plus tard, dans le métro comme aux terrasses des cafés, elle dut supporter les „si elle n'est pas mannequin, elle est actrice".

 

Les spécialistes n'eurent de cesse que de la baptiser „Muse de Gavino Renzi", après son premier défilé chez ce dernier. Ce qui lui ferma des portes, sans doute mieux adaptées à sa personnalité. L'érotisation excessive des créations de Renzi la dérangeait déjà.

 

A la hauteur de Marnes-la- Coquette, Monique Dahl lui demande si elle a faim:

 

           „Non, merci.

           -Soif?

           -Je rêve d'un verre d'eau minérale."

 

Monique propose de lui en offrir, chez elle. Le couple habite Saint-Cloud. Clara regrette de leur avoir donné un faux nom.

 

           „C'est gentil, mais il est vraiment trop tard.

           -Je n'ai pas sommeil. Et toi, Bernard?

           -Moi non plus. Et puis demain, c'est samedi. Pour une fois, je

           pourrais ne pas aller au golf.

           -Et vous, Tina? Que faites-vous dans la vie?

           -Secrétaire, chez un notaire.”

 

Clara ne s'est jamais sentie à l'aise dans le mensonge. Monique insiste:

 

           „Vous pourriez dormir chez nous, si personne ne vous attend.

           - Pour rentrer vers midi, en robe de satin?

           -Je vous prêterai un tailleur. Nous devons avoir les mêmes  mesures.

           -Ma femme a grandi dans une boutique de mode.

           -Ah bon? Vos parents...

           -Adoptifs. Ils l'ont encore, dans le quartier de l'Opéra."

 

Cette invitation aussi est déclinée. Monique Dahl lui tend une carte.

 

           „Si un jour vous avez envie de nous revoir..."

 

Bernard recommence à se concentrer sur la route. On dirait que Monique boude. Mais, juste avant la Porte de Saint-Cloud, elle dit à Clara qu'elle attendra son appel. Celle-ci lance, avant que la voiture ne s'immobilise devant une file de taxis:

 

           „Vous êtes  beaux, tous les deux."

 

Bernard vient l'aider à descendre. Elle admire son smoking à l'indienne, et la régularité de ses traits. Debout, il a la taille d'Edouard.

 

           “Donc, il s'avachit au volant. Pourvu qu'il ne se mette pas au

           body-building!"

 

Une demi-heure plus tard, Clara Dornois est dans son duplex de la rue des Carmes. Elle engloutit de l'eau minérale, se déshabille, prend une douche, sous laquelle elle pleure. Une fois en chemise de nuit, elle prend son agenda.

 

Date et heure de sa dernière rencontre avec Edgar: un médaillon y est dessiné. Janvier: deux fois, et de la gentillesse dans l'écriture. Mars: „téléphoner à Edgar.", une fois. Avril: elle lui avait refusé deux rendez-vous. Elle réduit le carnet en morceaux, d'abord avec des ciseaux, puis du bout des doigts. Ce couscous de papier finira sous la chasse d'eau. Sa couverture de maroquinerie le suivra, dans un second jet, en même temps qu'une commission, de la part des entrailles de Clara.

 

Elle use de la même minutie pour mettre en lambeaux la robe de satin. Avec le minimalisme des oeuvres de Renzi, cela n'a rien de titanesque, même quand on croule de sommeil. Une bretelle, deux lucarnes, des basses côtes à la naissance du bassin, une fente coupée en „V" renversé et dénudant la cuisse. Les carpes de Seine joueront à collin-maillard, en rendant grâce aux chasses d'eau.

 

Le bouton,d'onyx et brillants, qui ornait la bretelle est introuvable: il sera resté attaché au bout de tissu arraché.

 

Il est sept heures du matin lorsque Clara se jette au lit, en se demandant si les actes qui se bousculent dans les allées de son parc de neurones, ont bien été accomplis par elle. Elle se promet de tout récapituler dans quinze ou vingt heures. La radio l'aidera à s'endormir.

 

 

 

Chapitre III

 

 

L'affaire Dunabis explosera deux jours plus tard:

 

„Selon les enquêteurs, Edgar Dunabis a été assassiné d'un coup de couteau dans le coeur. Mais celui-ci n'a pas été retrouvé sur le cadavre,qui était appuyé, debout  contre le plan de travail de la cuisine et recouvert d'une courtepointe-en patchwork de soie, satin et broderies signée Gavino Renzi. Portes, poignées, téléphone, dossiers de chaises et divans semblent avoir été frottés avec minutie. Idem pour la rampe d'escalier et les meubles des trois chambres à coucher, la pièce de gymnastique, la bibliothèque-

bureau, les deux salles de bains. Mais, curieusement, le ou les assassins n'ont pas touché au cercle de sang qui entourait les pieds du mort, vautré sur ce comptoir-bar de deux mètres de haut, à la manière d'un ivrogne."

 

Dans un autre quotidien:

 

„Les bras en forme de victoire fanée, Edgar Dunabis débordait du plan

de travail. Avec sa courtepointe sur les épaules, il avait l'allure d'un

monarque des Mille et une nuits."

 

Ailleurs, Ida déclare:

 

„Le couvert sale était dans le lave-vaisselle et celui-ci mis en marche.

D'habitude, Monsieur entassait assiettes, verres, couteaux et fourchettes

dans l'évier, sans les débarrasser d'éventuels reliefs.

 

Sur l'insistance de l'intervieweur, elle précise:

 

„Mes collègues  et moi n'allions jamais à la villa le samedi. Monsieur

avait des vendredis soirs plutôt chargés, en termes de plaisirs. Le

lendemain, il préfèrait ne pas être dérangé. Tandis que le dimanche

matin, il quittait sa maison vers dix heures, pour une ballade en forêt,

en compagnie de Turbo."

 

Deux paragraphes  plus loin, un passant dit avoir remarqué celui-ci près de la grille, mais croyait qu'il dormait. Et l'homme d'ajouter:

 

„Avec les autres chiens, je plaisante, même sans les connaître. Mais

quand je vois un pit-bull, je prends le large."

 

Le chroniqueur en rajoute sur la dangerosité de ces monstres. A défaut de détails sur le „double" meurtre! Le lendemain, d'autres journalistes lui reprochent de s'intéresser davantage au destin du chien qu'à celui de son maître. Ce à quoi les membres d'une association de cinophiles répliqueront, en glosant sur l'égalité entre les âmes de leurs amis et celles des humains.

 

Edgar Dunabis avait quarante-huit ans. Il était haï des grands-bourgeois et des aristocrates. Le reste de la population n'était pas amoureux de lui, mais se laissait souvent charmer par son bagoût et ses initiatives. Depuis qu'il avait cessé de fréquenter les réunions politiques, on l'insultait et encensait moins.

 

L'heure de la mort ne peut être qu'approximative. L'amour d'Edgar Dunabis pour les mannequins-vedettes, et ses talents de séducteurs vont, au fil des jours, s'étaler sur une dizaine d'articles. Mais aucun des „Monsieur-je-sais-tout" n'y décèlera une piste.

 

La semaine suivante sera celle des hypothèses mettant en jeu des mafias diverses. Il fréquentait beaucoup l'Italie, vendait ses meubles jusqu'en Russie, avait détrôné, sur le sol français, le roi de la cuisine prête-à-

monter. Le mot „exécution" fleurira, ici et là.

 

„L'enquête ne saurait se cantonner à Vaucresson.", assure un initié.

 

Huit jours après la découverte du corps, Clara reçoit une convocation: Brigade Criminelle, Quai des Orfêvres „pour une affaire vous concernant". C'est pour le lendemain. Elle appelle l'inspecteur dont le nom figure au bas du message.

 

           „Demain, je serai très occupée. Si je pouvais venir cet après-midi...

           -Bien sûr que oui, Mademoiselle Dornois. Disons seize heures. Cela

           vous convient?

           -Merci, monsieur Launois."

 

Dans le couloir menant au bureau de l'inspecteur Launois, Clara rencontre une dénommée Claudia Ressburg, qui l'avait une fois interviewée en présence d'Edgar Dunabis, au Touquet.

 

           „Si vous me laissez tranquille maintenant, je vous

           raconter plus tard des épisodes de la vie du défunt. Appelez-moi ce

           week-end."

 

Launois, un mètre soixante-sept avec bedaine et houppette châtain, a la manie de parler par antonomasie. Mais, pour ne pas sombrer dans les lieux communs, il s'efforce, à chaque fois, d'y insérer ses propres corrélations. Staline n'est plus „le Père du Peuple", mais „le moustachu de Géorgie", ou „celui devant chez qui le train de l'Histoire s'arrêta." Paris, c'est la ville des poubelles scellées, et Milan “l'Autriche latine”. Il est facile de suivre quand il se réfère à  l'actualité. Mais, parfois, il divague vers des anecdotes aux contours flous ou des histoires plurimillénaires.

 

           „Je vous salue, Ocre de Palmyre."

           -Pour le teint, ça colle, mais Palmyre? On ne m'a jamais dit que je

           ressemblais à Zénobie!"

 

Edgar Dunabis sera tantôt surnommé „l'ordonnateur des boîtes à épices", tantôt „le géant des repose-fesses", ou le „Saint-Christophe des banlieues."

 

L'entretien de ce dix-sept mai entre l'inspecteur Launois et „Colonne d'Ebène„, amie notoire d'un illustre assassiné, ne méritera rien d'autre qu'un bref compte-rendu: celui que Clara ira en faire à sa mère, rue de Grenelle.

 

           „Il t'a demandé quand tu avais vu Edgar pour la dernière fois?

           -C'était au „ Doyen", une semaine avant sa mort. Les enquêteurs

           ont une photo de cette soirée, où nous étions tombés sur la remise

           d'un prix littéraire. Les organisateurs nous avaient invités à leur

           table. „

 

D'après Clara, l'inspecteur Launois n'avait d'yeux que pour la boucle, située à la hauteur du nombril, de son ensemble gris. Miranda Dornois la taquine:

 

           „Et toi, tu l'échancrais de temps à autre... comme d'habitude.

           -J'avais chaud.

           -Son regard te parcourait la taille et remontait... Tu te prends pour

           Lana Turner?"

 

Elles rient.

 

           “Il ne m'a même pas recommandé de rester à Paris dans les

           prochains jours. J'ai dit qu'Edgar n'était jamais monté chez moi, et

           c'est vrai. L'inspecteur n'a pas, non plus,manifesté le désir de venir

           fouiner.

           -Il attend d'autres informations sur tes relations avec Edgar. Que      sais-tu de cette histoire?

           -Ce qu'en disent les journaux.

           -Tu dînes avec nous?"

 

Il y a deux ans que Miranda Dornois a emménagé avec Reynaldo, le dernier de ses quatre enfants, dans ce trois pièces, avec terrasse en rotonde, de la rue de Grenelle. L'appartement avait été habité pendant vingt ans par un écrivain, dit  surréaliste. Cela explique les fausses portes et la cuisine entièrement vitrée. Quand Miranda Dornois la dominicaine y évolue, ses vis-à-vis, autour de la cour semisphèrique, peuvent jouir du spectacle de ses gestes. Heureusement qu'elle n'est pas du genre à traîner en bigoudis et savates.

 

Miranda n'a jamais travaillé. Clara paie le loyer et lui donne, chaque mois, de quoi satisfaire ses caprices. Reynaldo a dix-huit ans. François et Alain, de vingt-deux et vingt ans, vivent à la Cité Universitaire, boulevard Jourdan.

 

A chaque visite, Clara fait le tour, pour admirer les fresques laissées par le locataire susnommé. Il y en a dans l'entrée, les chambres et les deux couloirs en pinces de crabes, qui se rejoignent dans la cuisine. Les propriétaires, parents d'un ami de Clara, les ont mises sur catalogue et en ont présenté des reproductions dans moultes expositions. Une des closes du bail stipule qu'il ne faut rien faire, surtout pas fumer, qui puisse les endommager.

 

Dans le petit vestibule, des dames et messieurs, en crinoline, fourrures, queues de pies et hauts-de-formes, expriment leur joie de vivre. Dans le salon, le coin salle à manger est orné de biches, daims et faisans qui s'enfuient à l'arrivée d'un chasseur. Mais au lieu d'aller se cacher dans quelque fourré, elles s'engouffrent dans une cabine téléphonique. Juché sur l'appareil, un faisan a le combiné coincé sous une aile. Un herbivore, le sabot posé sur la première page d'un quotidien, semble lire celui-ci avec intérêt.

 

La paroi située derrière le groupe divan-fauteuils-guéridon représente un buffle ailé, une prêtresse-vaudou en train de donner des directives à une disciple occupée à dessiner des figures à la farine. Elle sont noires et

nues . Leurs seins, au galbe agressif, se touchent  dans un décor de cocotiers et autocars “tap-tap” d'Haïti. Dans un coin, un gnome à lunettes et de type européen porte un fanion où sont inscrits des prénoms: André, Alfred...et, plus loin, Michel.

 

Les couleurs varient au fil des heures. Le couloir est hanté par un lion à visage humain et queue en plumes d'oiseau du paradis, le Diable et des personnages plus ou moins dénudés qui se pourchassent. Certaines pénètrent dans la chambre à coucher, où elles se rattrapent, s'enlacent, se lâchent à la hauteur du plafond. Leur chasteté est sauve, de justesse. Dans la chambre de Reynaldo, il y a des graffitti de poèmes, des manifestes, un match de boxe, une tête de mort sur un corps d'éphèbe.

 

Miranda a fini de préparer un court-bouillon de daurades. Bruit de clés sur la porte d'entrée: c'est Reynaldo. Il a la peau plus foncée que celle de  Clara et Miranda, mais les cheveux plus lisses. Il est aussi grand que Clara:

 

           „Tu déménages?

           -Pourquoi?

           - C'est sûrement la mafia qui a liquidé Edgar Dunabis.

           -C'était seulement un ami. „

 

Miranda intervient:

 

           „Si la mafia devait tuer toutes les filles avec lesquelles Edgar Dunabis s'affichait!

           -C'est ce que j'ai dit aux policiers.

           -A table! J'espère que François, ou Alain, viendra avant que tu ne

           partes. Il y a longtemps que tu ne les as pas vus.

           -Ils sont passés me voir au mois de mars."

 

Ayant posé sur la table un seau à champagne contenant une bouteille de „Chai de Bordes" rosé, Miranda s'assied. Le repas commence en même temps que le journal télévisé:

 

„L'assassin de l'industriel Edgar Dunabis vient d'avouer: c'est une

jeune femme, de profession mannequin."

 

Clara installe un filet de poisson sur la dune de riz que sa mère vient de lui servir. Elle inspire, puis expire avec lenteur. Miranda sourit en se tenant la poitrine. Elle s'apprêtait à parler. Reynaldo la prie d'écouter. Le présentateur est fier d'annoncer:

 

           „C'est une jeune et jolie femme de vingt six ans. Son vrai nom est

           Mélanie Channe, mais elle se fait appeler Anastasia..."

 

On la voit,  blonde, élancée, en maillot  une-pièce, au bord d'une piscine. Sur une autre photo, qui fait „identité judiciaire", elle a moins d'éclat.

 

Clara commence à savourer les délices que Miranda lui a dédiées. Reynaldo non plus ne se laisse pas couper l'appétit par le récit d´un membre de la police, ni par les détails sur l'art d'enfoncer une lame dans le corps d'un homme.

 

           „Une épée!", s'écrie Miranda, entre deux pelletées de riz. „ Elle a dû

           voir ça dans un film de Kung-Fu."

 

Reynaldo éclate de rire. Clara précise:

 

           „Je ne regarde pas ce genre de films."

 

Miranda:

 

           „Tu connais cette fille?

           -Non."

 

Reynaldo en sait long sur les ambitieuses qui se disent mannequins pour être apparues, une seule fois, comme figurantes, dans un film publicitaire.

 

           „Elles ont vite fait de se prendre pour des stars.

           -Tu en fréquentes?

           -Seuls les hommes mûrs et riches les intéressent.

           -Ce monsieur a l'air bien évasif quant au mobile du crime.

           -Pour moi , il s'agit d'une vengeance d'amour. Ils seront déçus, les

           experts en mafiologie. Maman, ce court-bouillon est à hurler de         plaisir. J'en reprends. Et toi Clara?

           -Bien sûr! "


Chapitre IV

 

En quittant la rue de Grenelle, Clara repense à Mélanie Channe.

 

           „Edgar ne la voyait plus depuis des années."

 

Deuxième jour après l'aveu: le porte-parole de la police revient dire qu'il y a des incohérences dans le récit de la présumée meurtrière.

 

           „Surtout en ce qui concerne le chien. Il se pourrait qu'elle n'ait pas   été seule. Par contre, elle connaissait bien la villa. Oui, elle avait

           fréquenté Monsieur Dunabis pendant un certain temps. Nous en       avons les preuves."

 

Les rats de police judiciaire racontent qu' Anastasia ne cessait de répéter:

 

           „ Dunabis et Turbo, c'étaient deux chiens."

 

On envisage de lui faire subir un examen psychiâtrique. Vengeance pour un amour non partagé, envie de devenir une star, frustrations par-ci, psychoses par-là...

 

Pour sa provision de journaux, Clara se rend chaque jour dans un quartier différent. Elle les lit dans le café le plus proche du kiosque fournisseur, et les y laisse.

 

“La famille d'Edgar Dunabis opte pour un enterrement dans l'intimité. En guise de réponse, les amis du défunt promettent une messe de suffrage, en l'église Saint-Philippe du Roule.“

 

C'est dans trois jours. Il y fera chaud malgré la fraîcheur printanière du dehors. Clara mettra une robe noire, sans manches, près du corps et fendue sur le côté et aura autour du cou un rang de perles grises qu'Edgar avait rapportées de Séoul. A neuf ans, elle dessinait des robes que sa mère faisait réaliser par une professionnelle. A treize, elle obtenait une dérogation pour pouvoir suivre, en même temps que l'enseignement normal, des cours de stylisme.

 

Dominique Dornois, son papa, était un des agents de change les plus connus de Paris. La même année, pour des raisons qui ne seront qu'à moitié éclaircies trois mois plus tard, il laissait sa famille dans le désarroi et la honte. Pour Miranda et les enfants, le dénuement fut total lorsqu'il cessa d'expédier des mandats. A chaque fois, les références postales et l'île des Caraïbes changeaient. La saisie de l'appartement de l'avenue Kléber et des meubles, fut l'épreuve la plus douloureuse. Après quoi, ils allèrent habiter avenue des Ternes.

 

Clara dut  interrompre les leçons de stylisme. Devenue photo-modèle, puis mannequin, elle les reprendra, par correspondance, dans un autre établissement, jusqu'à l'obtention d'un diplôme. Elle n'a jamais cessé de dessiner, mais n'en parle pas à n'importe qui. Auprès des prétendants dignes de recueillir une telle confession, il lui arrive de plaider:

 

           „Le talent et les rêves ne suffisent pas. Encore faut-il disposer d'une

           solide arrière-garde."

 

A trois reprises, elle crut l'avoir trouvée: en la capacité d'écoute d'un Marc de Fazent, le manque apparent d'obsession sexuelle d'Edgar Dunabis, et la sensibilité d'un Fahd Abd-El-Muttalib.

 

Né près de Félines-Lès-Thermes, dans l'Aude, Marc de Fazent fut le meilleur élève de sa promotion au lycée de Narbonne. Après le bac, il vint à Paris, préparer son entrée dans une grande école commerciale: succès. A trente ans, il occupait un poste de direction dans une banque de la capitale. A présent, il en a quarante et se situe presque au sommet de l'organigramme de cet établissement dont son oncle paternel est président-directeur général.

 

Il se fut entiché du monde de la haute couture, par l'entremise d'une dessinatrice de chaussures. Comme il ne l'aimait pas assez pour l'épouser, elle l'emmenait admirer les mannequins. La stature, le châtain des cheveux, la clarté des yeux, et l'art de converser complétaient la liste de ses atouts. Il aimait à laisser croire que la banque lui appartenait déjà. De Paris, à Milan, de New-York à Los Angeles, il escortait son amie, moins explosive mais aussi jolie que les perles dont elle bottait le pied.

 

Plus tard, Marc commença à se rendre à des manifestations sans son pygmalion, et  sortir avec des beautés dont la presse avait coutume de relater les moindres battements de coeur. L'étiquette de playboy, c'était  tout bénéfice pour la banque, en termes de publicité.

 

Quand il il connut Clara, il se disait las de ce genre de vie. Il parlait de fidélité et en promettait. Mais Clara, à peine sortie d'une histoire ponctuée de minitragédies, se méfiait des serments d'exclusivité. En outre, Fahd Abd-El-Muttalib et Edgar Dunabis lui tenaient des propos identiques. Côté-poèmes et cadeaux, le premier se laissait même aller à des menaces d'enlèvement, suivi d'enfermement dans un de ses palais, au Qatar.

 

           „Tu as deux épouses.

           -Je vais mourir.












 
     
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